Home / Portrait / Tom Dhyser, se trouver en eaux vives

Tom Dhyser, se trouver en eaux vives

Tom Dhyser a le mal de mer, ne sait pas naviguer, mais il a dit oui. Étudiant en architecture, il a tout quitté pendant un an pour faire le tour du monde à la voile. Son aventure dit les doutes d’une génération qui cherche à se trouver en tentant des expériences extrêmes, comme en témoigne l’engouement pour le documentaire sur l’ascension de l’Everest du Youtubeur Inoxtag. 

Tom Dhyser, dans son appartement dans le XXe arrondissement de Paris, le 26 mai 2025, un an après son retour.

Trois heures du matin, au beau milieu de l’océan Indien. Alors qu’une tempête frappe le Whiteshadow, voilier espagnol de la course Ocean Globe Race, Tom organise une manœuvre pour changer de voile. Il glisse, perd l’équilibre. L’eau est noire en dessous. Les vagues frappent violemment la coque du bateau. Tom n’est pas serein, il est déséquilibré. Heureusement, il est attaché. Où est le mousqueton ? “En fait non. J’aurais pu passer par-dessus bord et mourir. Et on ne serait pas venu me chercher. Il n’y a pas le temps et ce serait trop compliqué, c’est comme ça.”

Tom Dhyser, étudiant en architecture, a embarqué sans expérience sur la course du Ocean Globe Race. Le principe : faire le tour du monde, en quatre étapes, dans des conditions extrêmes. À bord, 12 membres d’équipage, d’âges et de nationalités différentes. Inspirée de la légendaire Whitbread Round the World Race qui sillonna les océans de 1973 à 1998, la réédition se fait dans les conditions de l’époque. Sans technologie moderne : les équipes naviguent à l’aide de sextants. Les expériences extrêmes et les quêtes viriles du dépassement de soi, séduisent les jeunes générations, qui veulent briser leur quotidien. Incarnées par le documentaire Kaizen qui relatait l’ascension de l’Everest du Youtubeur Inoxtag fin 2024, elles promettent de faire naître un nouvel homme, plus fort, meilleur. Un an après son retour, Tom raconte son épopée, en nageant à contre-courant de la vitrine de la performance. 

L’aventure

“Viens avec nous, on fait la course autour du monde.” Il a d’abord cru à une blague. Quand son oncle JC lui a proposé d’embarquer avec lui, Tom n’a jamais tenu une barre. Il a 22 ans, fait des études d’architecture à Paris, et vient juste de rentrer en week-end en région bordelaise, où il a grandi. JC et Greg, eux, sont des “mordus de bateau”. Tom les entend parler de voile depuis qu’il est enfant. Mais lui a le mal de mer, et n’a jamais réellement navigué. Parmi les conditions pour qu’un équipage prenne le départ de la course, il faut au moins une femme, et un jeune de moins de 24 ans à bord – plus dur à recruter explique Greg. “Sans lui, on ne pouvait pas partir.” 

Tom est partant. Reste à convaincre ses parents, mobiliser 15.000 euros, toutes ses économies, plus de l’aide familiale, et s’entraîner. Ce voyage de l’extrême a un coût, autre que l’argent. “Statistiquement, dans cette course, une personne meurt”, leur annonce-t-on au brief de départ. “J’étais à l’arrière, sur le rôle le plus physique et tactique.” Sa mère le savait. Quand il lui a annoncé son départ, un soir après le dîner, elle a pleuré. “Ça ne m’a pas étonné de lui. Il a toujours été attiré par ‘l’aventurier’, ça devait arriver à un moment donné.” Mais le jeune homme ne pouvait pas refuser. “Dans quel contexte aujourd’hui tu peux être réellement déconnecté ? Aucun”. Et le mal de mer ? Il finira bien par s’habituer ! 

Trouver sa place à bord

Pas de GPS, pas de météo fiable. À peine partis, ils reçoivent une alerte. “On nous annonce une tempête à 50 nœuds. J’ai eu l’impression qu’on partait à la guerre.” Puis les étapes s’enchaînent : Southampton, Cape Town, Auckland, Punta del Este. Souvent, le calme règne. “Je passe des heures seul à la barre, la nuit. Tu parles à personne. Alors tu penses. Je bouffe un bouquin de 600 pages par semaine.” Le bateau, le White Shadow, devient son monde, sa maison et “si elle lâche, on est tous morts”. Il écrit, chaque jour, et parle au White Shadow. Il voit le monocoque comme une vieille dame. Tout le monde la personnifie. Il lui parle, il rêve d’elle. “Même les voiles. La grand-voile, on l’appelle Big Mama.” Une façon de prendre du recul. De tenir, aussi. Ça permet de se détacher un peu. De se dire que “si quelque chose merde, ce n’est pas que ta faute”.

Se sentir petit, en ressortir grandi

L’expérience est brute, physique, introspective et spirituelle. “J’ai grandi sans spiritualité. Mais là, avec les étoiles, le silence, le ciel… Ça a réveillé quelque chose.” Une nuit, avec Ingrid, une coéquipière, ils croisent une aurore australe. “Une lumière immense, suspendue. Magique.” Il traverse aussi le point Nemo, l’endroit le plus isolé de la planète. “Les humains les plus proches, c’était ceux de la Station Spatiale Internationale.” Cette expérience a valu à Tom de tout revoir dans sa vie, et de plus se poser pour prendre des décisions : ne plus vivre dans la frénésie de la ville, prendre le temps, ne plus stresser pour pas grand chose. En se sentant si petit, le moussaillon ne veut pas dominer l’océan, juste s’y perdre un peu pour donner plus de sens à sa vie sur terre. 

À l’arrivée, il y a la fête à Barcelone avec l’équipe catalan du Whiteshadow, le premier burger avec sa mère, comme ils en avaient l’habitude, les retrouvailles. Une semaine après, il travaillait en cuisine pour la saison. C’était fini. Un retour brutal. “Un jour, une personne m’a demandé si je jetais l’ancre pour dormir.” Il en sourit, mais la faille est là. “Ce que j’ai vécu, personne ne peut vraiment l’imaginer.” Tom garde une forme d’humilité. “Je suis le seul tocard qui est parti sans expérience. Mais j’ai tenu.” Tom a trouvé ce qu’il ne savait pas qu’il cherchait : faire partie d’un projet qui a du sens : son aventure.

2000 Naissance à Pessac (Gironde)

2023 Départ de la Ocean Globe Race à bord du White Shadow

2024 Arrivée de la course, après 8 mois

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *