
Isabelle Leroy-Jay Lemaistre, chez elle le 23 mai 2025. Photo Joséphine Bacquaert
Alors qu’un vaste projet de réaménagement du musée du Louvre se prépare, l’ancienne conservateur en chef du département des sculptures revient pour un dernier coup de burin.
Quand on arrive dans son salon, surplombant un large escalier, trônent deux imposantes statues en bois peint aussi hautes que la hauteur du plafond. On se dit que ce n’est pas un hasard si Isabelle Leroy-Jay Lemaistre a consacré toute sa vie au plus grand musée du monde : le Louvre. En près de 40 ans, l’entièreté de sa carrière, l’ancienne conservatrice du département des sculptures, a eu tout le temps d’inscrire son empreinte dans le marbre de l’institution. Jusqu’à participer à la première reconfiguration du musée, une véritable révolution muséographique. Aujourd’hui retraitée, elle revient pour contribuer à son prochain réaménagement, comme pour ajouter la dernière pierre à son édifice.
Une passion pour l’art qui ne date pas d’hier. Étudiante, sa carrière de conservatrice au département des sculptures semblait déjà toute tracée. « Pendant ma maîtrise d’histoire de l’art, je savais déjà que je voulais travailler dans ce domaine-là. » À peine son diplôme en poche, tout s’enchaîne très vite. Son mariage et la naissance de ses deux filles l’éloignent pendant un temps de sa carrière professionnelle.
Ce n’est que huit ans plus tard, à l’âge de 30 ans, qu’elle décide de se replonger dans le bain des études. Un seul objectif en tête : tenter de décrocher le concours des musées, ultime sésame pour devenir conservatrice. « Cette année-là, il n’y avait que six postes pour 2 000 candidats. Cela faisait huit ans que je n’avais pas travaillé. » Mais renoncer ne fait pas partie des habitudes de la retraitée. « Alors que je n’avais que six ans, la seule chose dont je me souviens c’est qu’elle travaillait beaucoup, tout en s’occupant de ma sœur et moi », se remémore Delphine Lemaistre, sa fille aînée.
Admissible la première fois, elle retente sa chance, opiniâtre, elle est reçue l’année suivante. En stage à la préfiguration du musée d’Orsay, elle est vite repérée et débauchée par le directeur du département des sculptures du Louvre. L’un des plus beaux hasards de sa vie. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’abandonner l’antiquité grecque et romaine et de me consacrer à l’époque romantique. »
L’époque du Grand Louvre
Depuis, les statues ne l’ont jamais quittée, même jusque dans son salon. De son escalier jusqu’aux étagères, de la pierre taillée, elle en possède plus d’une vingtaine. Elle cite le « Pied-Bot », œuvre de Ribera, exposée au Petit Palais, en parle comme d’un vieil ami. « L’art m’émeut énormément, parfois même jusqu’à en pleurer. » Aujourd’hui, à 80 ans, elle s’astreint toujours à la même routine : minimum deux visites de musées par semaine. Des établissements qu’elle a longtemps côtoyés. Responsable des œuvres de la fin du XVIIIᵉ, elle s’est occupée de la séparation entre le musée d’Orsay et le Louvre, l’obligeant à revoir toutes les collections existantes. Jusqu’à traverser l’Atlantique, fouillant tout le Louvre, négociant avec ses collègues des autres départements des budgets pour faire connaître la sculpture du XIXᵉ siècle aux Américains.
Alors quand le musée, pour qui elle a travaillé pendant plus d’une quarantaine d’années, lui propose de participer au vaste chantier de transformation du Louvre annoncé en janvier, elle n’a pas hésité. Au programme : une entrée supplémentaire pour accéder au musée, et de nouvelles salles sous la cour Carrée afin d’y déménager La Joconde. « Discuter avec les architectes pour savoir où mettre les œuvres, comment les installer, leur expliquer quel regard je veux que le public puisse avoir, c’est toujours passionnant », raconte-t-elle pétillante. Un projet qui est loin de lui être inconnu. Déjà, dans les années 80, l’édifice a vécu sa première renaissance : l’époque du « Grand Louvre ». Autrefois envahies de voitures, les cours Marly et Puget ont été couvertes par de larges verrières. « Un formidable appel de lumière pour mettre en valeur des sculptures conçues pour les jardins des palais de Versailles et des Tuileries, mieux exposées avec un éclairage de l’air ambiant plutôt qu’électrique », détaille-t-elle. Une transformation qu’elle décrit en agitant ses mains comme si elle en façonnait chaque détail.
L’art de toucher les statues
Justement, ce qu’elle apprécie par-dessus tout c’est de pouvoir les toucher, les porter, les déplacer, se les approprier, ces sculptures. Une méthode qui en surprit plus d’un lorsqu’elle était enseignante à l’École du Louvre. Avec une phrase fétiche qu’elle répétait à ses élèves. « Personne n’a le droit de toucher les œuvres dans un musée. Moi, j’ai le droit », s’amuse-t-elle. Une façon de travailler qui semble bien la caractériser. « Alors qu’Isabelle donnait une conférence sur la sculpture du “Jaguar dévorant un lièvre”, dans l’élan de son discours, elle a touché sans gêne la sculpture », raconte avec une dérision encore teintée d’effroi, Jean-Phillipe Ricard, son mari et élève rencontré à l’École du Louvre.
Une liberté qu’elle compte transmettre aux futures mains qui s’attelleront à transformer Le Louvre, comme elle, 45 ans en arrière. « Déplacer la Joconde ? Pourquoi pas ! » Quitte à même sacrifier l’emplacement qu’elle a toujours connu. « Tant pis, si elle se retrouve toute seule ou presque. Pendant ce temps-là, les vrais touristes amateurs d’art auront le libre champ de circuler. » Une nouvelle façon de penser l’art.
25 avril 1945 Naissance à Paris
5 janvier 1978 Nommée conservateur au département des sculptures
Février 1986 Début de l’aménagement du Grand Louvre
1er novembre 2013 Départ à la retraite






