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Andréas Tancon, à l’heure des bonnes affaires

Quand il arrive en métropole, Andréas Tancon, 19 ans, jeune Guadeloupéen, n’a que quelques centaines d’euros en poche. Loin de ses racines, il parvient à construire une vie plus confortable, à force d’ingéniosité et de persévérance.

Andréas Tancon à La Défense, le 26 mai 2025.

Nous sommes en Guadeloupe, Andréas a 11 ans. Debout dans le jardin de sa grand-mère, il est entouré d’une dizaine de poussins blonds et frétillants. Ces animaux, il les a achetés à un fermier du coin, dix pour cinq euros. L’idée lui est venue comme ça, presque naïvement : si les voisins achètent des œufs, pourquoi ne pas en produire lui-même ?

« Le poulailler, c’était la partie la plus relou », sourit-il aujourd’hui. Il faut dire qu’il l’a construit lui-même avec quelques planches de bois et un vieux marteau. Il lui faut dix minutes le matin pour nourrir les bêtes et quinze le soir pour vérifier l’eau et ramasser les œufs. Les poussins deviennent des poules qu’il revend une trentaine d’euros pièce aux voisins, et réinvestit aussitôt dans de nouveaux poussins. Sa grand-mère, Lucienne, chez qui il vivait en semaine, n’y voit aucun inconvénient.

« Il avait toujours de très bons résultats à l’école, il se couchait à l’heure. Alors moi, je le laissais faire. Il était responsable, et surtout, il était content. » A l’heure où 78% des étudiants disposent de moins de 100 euros par mois, une fois leurs charges payées selon les calculs de Linkee, 78% des étudiants disposent de moins de 100 euros par mois, une fois leurs charges payées, Andréas a toujours su se débrouiller tout seul. Et en effet, Andréas est fier de se débrouiller et d’avoir un revenu. Cette première expérience d’autonomie lui donne le goût de l’initiative. Mais quitter le cocon familial pour la métropole change radicalement la donne.

Cinq euros, une montre, un marché

En septembre 2023, après deux ans de prépa, Andréas quitte la Guadeloupe pour Montpellier. Il y intègre l’ESI Business School, une école de commerce. Sa chambre universitaire lui coûte 380 euros. Avec les APL et les 200 euros envoyés par ses parents, il survit à peine. Une fois le loyer payé, il ne lui reste plus que 80 euros pour manger et s’habiller. Quand on débarque de Guadeloupe, le froid a un prix. Ce coût est invisible pour les métropolitains mais brutal pour les ultramarins dépourvus de garde-robe adaptée au climat hivernal. « Le froid c’est un état qui m’a cassé. » Alors il se replie. Les week-ends s’étirent, les repas se font rares. Mais après avoir affronté le long mois de septembre, Andréas sent qu’il doit changer de cap. Ce tournant arrive un dimanche d’octobre….

Alors qu’il flâne dans une brocante avec un ami rencontré dans sa résidence, le hasard lui tend une perche. Lui est depuis toujours, son regard se pose sur une montre. Affichée à 7 euros, il la négocie à cinq et la revend à 80 euros deux jours plus tard. Le constat est immédiat : il y a là une économie parallèle à creuser. Il se rend dans des brocantes tous les week-ends puis fait estimer ses trouvailles sur le groupe Facebook Chineur de montres ou chez des horlogiers. Selon leur valeur, il les vend ensuite sur Vinted, Leboncoin, ou directement à des collectionneurs via des groupes Facebook spécialisés comme « La passion des montres ». De temps à autres, il trouve aussi des acheteurs en brocante, mais les plateformes en ligne restent bien plus efficaces.

Il comprend que le mois de novembre est le meilleur moment pour constituer ses réserves avant les fêtes de fin d’année. « En décembre, la demande explose, les montres partent comme des petits pains ». C’est d’ailleurs à cette période qu’il signe sa plus belle marge. « Il y a cette montre Fossil que j’ai dénichée en brocante pour trois euros que j’ai revendue à 250 euros le 10 décembre 2023. » Le reste de l’année, ses ventes oscillent entre dix et quarante montres par mois, générant des revenus mensuels de 1 500 à 3 200 euros selon les périodes. En mai 2024, il obtient sa licence de commerce avec mention très bien. L’année se clôt à Montpellier dans une sérénité toute nouvelle.

Libéré des contraintes financières qui pesaient sur lui quelques mois plus tôt, il s’offre même des billets d’avion pour la Guadeloupe. En septembre, il entame un nouveau chapitre à Paris, en intégrant le master de l’EDC Business School à Puteaux. Dès son arrivée dans la capitale, son activité de revente de montre reprend et en plus, à Paris « il y a plus de marques, plus de marchés, et surtout plus d’acheteurs… ».

L’instinct du commerce, les limites du cœur

Andréas n’a pas attendu la métropole pour comprendre la valeur de l’argent. À dix ans, il demande à être payé pour laver la voiture familiale. Il s’applique, lave les voitures du quartier et transforme vite ce premier test en petite entreprise. Toute son adolescence s’est façonnée au rythme des idées nées du quotidien. L’une d’elles germe lors d’un repas en famille, dans un petit restaurant. Curieux, Andréas interroge le restaurateur et lui propose de lui fournir chaque semaine du jus de carambole. Le gérant accepte et lui souffle en passant, une autre idée plus lucrative : l’élevage des bœufs. 

Séduit par cette proposition, Andréas convainc sa grand-mère, qui déjà accueillait son élevage de poussins dans son jardin, de lui acheter un bœuf roux qu’il nomme Rouge-Rouge. Il le nourrit, l’emmène paître, crée un lien. Quand vient le jour de l’abattage, Andréas est dévasté. « Un bœuf, c’est doux, affectueux. Quand tu t’éloignes, il te suit, parce qu’il veut rester près de toi. », se remémore-t-il. Rouge-Rouge sera le seul bœuf qu’il élèvera jugeant cette tâche trop douloureuse. Andréas comprend alors que tout ne peut pas devenir commerce. Il y a des limites qu’on ne franchit qu’une fois. 

Andréas sait tout vendre : poules, jus, montres. Mais il n’a pas seulement le sens du commerce, il a aussi celui du contact, un vrai goût des autres qui se manifeste dans son désir profond de fonder une famille. Il rêve d’ailleurs d’offrir un jour à ses enfants une Rolex Day Date, comme un rappel que le temps file et se transmet.

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