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La maternité des Lilas ferme ses portes : après quinze ans d’incertitudes, la fin d’un symbole du féminisme

La maternité des Lilas ferme ses portes : après quinze ans d’incertitudes, la fin d’un symbole féminisme

Maternité des lilas, 12-14, rue du Coq-Français en Seine Saint-Denis. Crédit photo : Paris Lights Up

Après 61 ans d’existence, la maternité des Lilas, pionnière de l’accouchement physiologique et du droit des femmes à disposer de leur corps, fermera définitivement ses portes, vendredi 31 octobre. Une décision de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France qui met un terme à des années de lutte autour d’un lieu emblématique du féminisme français.

Un symbole historique du féminisme français va bientôt appartenir au passé. Vendredi 31 octobre, la maternité des Lilas, célèbre pour ses accouchements, fermera définitivement ses portes après soixante et un ans d’existence. L’ARS a annoncé au personnel, lors d’un conseil social et économique tenu le 1ᵉʳ juillet, qu’elle ne renouvellerait pas l’autorisation d’activité de l’établissement.

Denis Robin, le directeur de l’ARS, a décliné les raisons qui justifient cette mesure dans un entretien donné au Parisien. « La maternité a perdu sa certification par la Haute autorité de santé, ce qui est le signe que les conditions de sécurité n’y sont plus optimales ; l’activité décline, le gestionnaire n’arrive plus à assurer la soutenabilité financière de l’activité et une cessation de paiements est possible ».

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Un modèle « humaniste » face aux logiques de rentabilité

Fondée en 1964 par la comtesse de Charnière, la clinique du 12-14, rue du Coq Français est rapidement devenue une institution. Inspirée des techniques soviétiques et adepte de « l’accouchement sans douleur » introduit en France par le docteur Fernand Lamaze, la maternité s’est imposée comme un bastion du droit à l’avortement, bien avant la loi Veil de 1975. Dans les années 90, elle est même victime de commandos « anti-IVG », des actions d’occupations et de blocages de locaux qui visaient à entraver le fonctionnement d’établissements médicaux pratiquant l’avortement, en France, entre 1987 et 1995. La maternité figure aussi parmi les rares structures à offrir un accompagnement gratuit aux personnes LGBTQI+ et à promouvoir une vision pionnière de la naissance. Ses résultats parlent d’eux-mêmes : un taux d’épisiotomie de 0,5 % (contre 20 % en moyenne nationale en 2017) et environ 900 IVG pratiquées chaque année.

Dans les 17 chambres que compte l’établissement, les femmes sont accompagnées par des sages-femmes tout au long de l’accouchement, dans un environnement peu médicalisé. « Les Lilas ont développé une culture différente des soins, un savoir-faire et un état d’esprit qui font sa renommée, mais qui peuvent difficilement être reproduits dans des structures plus grandes, des « usines à bébés », rapporte la sage-femme et militante féministe Chantal Birman dans les colonnes du Monde, cooptée par les personnels pour accompagner les discussions en cours, après avoir exercé parmi eux pendant quarante ans. Ici, on mobilise une sage-femme pour une ou deux patientes, au maximum, quand les ratios habituels lors d’un accouchement médicalisé sont plutôt d’une sage-femme pour trois, quatre voire cinq patientes. »

Ce modèle, centré sur la physiologie, s’accorde mal avec les critères de rentabilité imposés par les autorités sanitaires. Depuis quinze ans, les Lilas vivent sous la menace d’une fermeture. Les bâtiments vieillissants, le matériel vétuste et les comptes dans le rouge fragilisent un peu plus, chaque année, la survie de l’établissement. Le déficit atteint près de six millions d’euros par an, partiellement comblé par l’ARS pour garantir les salaires.

Promesses politiques et projets avortés

Les relations entre la maternité et l’ARS d’Île-de-France ont toujours été tendues. Dès 2010, l’agence exige un rapprochement avec une autre structure pour retrouver un équilibre financier et améliorer les conditions d’exercice. En 2011, elle bloque même la reconstruction de la maternité sur son site historique. Aussi, malgré plusieurs promesses politiques, aucun plan de sauvetage n’a abouti. En 2012, l‘ancien président François Hollande, s’était engagé à financer de nouveaux locaux, avant que l’ARS ne renonce pour cause de coûts trop élevés. La fusion envisagée en 2015 avec la clinique Floréal de Bagnolet n’a pas vu le jour, et le dernier sursis accordé en 2022 n’a fait que retarder l’inévitable.

« C’est un pan de l’histoire des luttes féministes pour l’égalité femmes hommes que l’ARS décide ainsi d’abandonner », a regretté la CGT 93 dans un communiqué, estimant qu’« une dizaine de maternités de proximité » ont été fermées en Seine-Saint-Denis depuis les années 1990. La dernière en date étant l’arrêt de l’activité obstétrique de la clinique Vauban de Livry-Gargan, fermée en 2023. Pour Lionel Benharous, le maire des Lilas, l’inquiétude est forte, comme il l’a exprimé sur France 3 : « À un moment donné, dans ce département qui est déjà mal doté en équipement sanitaire, il faut quand même regarder comment est-ce que les lits de la maternité des Lilas seront bien réaffectés à un autre établissement du 93  ».

Si l’établissement a tenu si longtemps, c’est grâce à la détermination des équipes, au soutien des patientes et à l’engagement d’élus locaux et de personnalités du monde artistique. Les chanteuses Lio et Catherine Ringer se sont mobilisées, cette dernière allant jusqu’à composer une chanson, Notre maternité des Lilas. En 2022, une pétition avait recueilli 35 000 signatures.

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Un avenir incertain, entre héritage et réaffectation

Aujourd’hui, la décision de fermeture semble irrévocable. L’association Naissance, gestionnaire de l’établissement, ne parvient plus à garantir sa viabilité financière et envisage de déposer le bilan. Les 75 CDI et plusieurs dizaines de CDD restent dans l’attente des licenciements. La procédure veut que le conseil d’administration aille au tribunal pour demander une liquidation, qui nommera un mandataire pour ensuite organiser les licenciements.

« Nous avons deux priorités, affirme Corina Pallais dans Le Monde, déléguée syndicale SUD, et psychologue aux Lilas depuis bientôt trente ans. La première, c’est de permettre aux femmes enceintes déjà inscrites aux Lilas d’aller au terme de leur parcours de soins, sans leur imposer d’aller accoucher ailleurs. La seconde, c’est, pour les personnels, d’obtenir un plan de sauvegarde de l’emploi, avec des conditions acceptables de départ. »

L’ARS d’Île-de-France prévoit d’installer sur le site un centre de santé, dédié aux femmes et aux mères, géré par l’AP-HP (Assistance public – Hôpitaux de Paris). Il proposerait des consultations prénatales et postnatales, un pôle de traitement de l’endométriose et un accompagnement des couples LGBTQI+ et des personnes trans. Les bâtiments accueilleront également des personnes en grande précarité, via l’association Hôtel social 93. Pour finir, quelques sages-femmes pourront rejoindre l’unité physiologique en cours de création à l’hôpital Tenon, à Paris. Mais pour celles et ceux qui ont fait vivre la maternité, cette réaffectation ne suffira pas à combler la perte d’un lieu aux méthodes qui se raréfient.

Une marche silencieuse est organisée, jeudi 30 octobre, où les employés se retrouveront à la fin au gymnase Mahsa Amini des Lilas pour partager leurs témoignages sur « l’expérience et l’histoire des Lilas ». Avec la fermeture des Lilas, c’est un lieu hors-norme qui disparaît, où, depuis soixante ans, on accouchait autrement, dans la confiance, le respect et la douceur.

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